Libertarianisme vulgaire

J’ai beaucoup de respect pour le libertarianisme en tant qu’idéologie (beaucoup plus que l’étatisme), car fondamentalement, l’idéologie anarcho-capitaliste est presque tout à fait semblable à celle de l’anarcho-pragmatisme (et donc, de l’anarcho-socialisme), sauf que le libertarianisme se base sur le principe de non-agression et l’anarcho-pragmatisme se base sur le droit de vivre, ce qui est tout de même une différence fort importante et fondamentale.

Par contre, un point m’a toujours turlupiné dans le discours de nombreux libertariens: leur fâcheuse tendance contradictoire à s’allier avec les drouatistes étatistes sur les questions économiques et à défendre comme eux le libre-marché (soi-disant libre-marché chez les drouatistes étatistes) à partir d’exemples provenant du capitalisme moderne, qui est un corporatisme d’État qui n’a pas grand-chose à voir avec le libre-marché, tout en critiquant (et cette critique-ci est légitime) les gau-gauchistes étatistes et même plusieurs anarcho-socialistes qui prétendent que nous vivons actuellement en Occident dans un régime de libre-marché capitaliste sauvage (les gau-gauchistes étatistes et plusieurs anarcho-socialistes ajoutent souvent le sobriquet péjoratif “néo-libéral” ou “ultra-libéral” pour amplifier la catastrophe), alors que les États occidentaux en général grossissent de plus en plus.

Pourtant, même en Occident, le système capitaliste contemporain n’a pas grand-chose à voir avec le libre-marché, avec toute l’organisation étatique qui le chapeaute, par exemple: OMC, banques centrales (avec leur planche à billets, leurs réserves fractionnaires et leur monnaie sans contrepartie métallique), subventions aux corporations, monopoles privés (tous créés par l’État), bourses publiques, lois sur les faillites, lois sur les compagnies, complexe militaro-industriel, externalisation des coûts des entreprises par l’État, Commission Trilatérale, Groupe Bilderberg, Conseil des Relations Étrangères, cartels pétroliers, brevets et copyrights. Cela ne veut pas dire que les libertariens ne dénoncent pas cet appareillage étatique qui fait l’affaire des corporatistes de la drouate étatiste, bien au contraire les libertariens le critiquent avec véhémence, mais ils ont trop souvent tendance à le mettre de côté quand il s’agit de promouvoir les avantages du libre-marché. Cette maladie est fort courante chez les libertariens.

Les deux premiers paragraphes résument mon idée personnelle très embryonnaire sur cette question. Maintenant, voyons voir ce que d’autres anarchistes en pensent. Le reste de ce texte manquera d’originalité et s’inspirera fortement de ce texte de Per Bylund, mais j’indiquerai clairement les références.

Cette dérive logique que j’ai décrite a été surnommée libertarianisme vulgaire par l’anarcho-individualiste Kevin Carson. Voici ce qu’il en dit:

Vulgar libertarian apologists for capitalism use the term “free market” in an equivocal sense: they seem to have trouble remembering, from one moment to the next, whether they’re defending actually existing capitalism or free market principles. So we get the standard boilerplate article in The Freeman arguing that the rich can’t get rich at the expense of the poor, because “that’s not how the free market works”–implicitly assuming that this is a free market. When prodded, they’ll grudgingly admit that the present system is not a free market, and that it includes a lot of state intervention on behalf of the rich. But as soon as they think they can get away with it, they go right back to defending the wealth of existing corporations on the basis of “free market principles.”

Autrement dit, sous prétexte de défendre le libre-marché, les libertariens vulgaires cautionnent (souvent involontairement) des injustices inacceptables causées par les grandes corporations soutenues par l’État, et qui s’enrichissent sur le dos des citoyens et des travailleurs.

Mais les critiques les plus intéressantes du libertarianisme vulgaire proviennent de Per Bylund, un libertarien que je considère être “quasiment anarcho-pragmatiste”, tout comme Carson, parce qu’il cherche tout comme moi à rallier toutes les forces anarchistes contre l’étatisme.

À propos de la défense acharnée des libertariens en faveur du quasi-monopole de Microsoft contre les lois anti-trusts, Bylund dit:

Vulgar libertarians would gladly defend Microsoft against more state regulation. A worthy cause, perhaps (all state regulation is bad), but Microsoft is not only crippled by regulation – it feeds of state-enforced and state-invented monopoly rights such as “intellectual property”.

Autrement dit, le quasi-monopole de Microsoft que défendent les libertariens contre l’intervention étatique est lui-même une créature de leur pire ennemi, l’État!

À propos des salaires bas et des mauvaises conditions de travail, Bylund met en commun la rhétorique des drouatistes étatistes et des libertariens vulgaires:

Yes, the “right” speaks of the free market and the need for deregulation and providing favorable conditions for a strong and healthy business community. They speak of free market economics and use free market logic while arguing that low wages and poor working conditions are not problems–people with such jobs chose these jobs voluntarily.

So far, the language and arguments are strikingly similar (if not the same) to the ones many libertarians use. I’ve heard many libertarians agree with conservatives and other right wing politicians on economic issues–joining forces against the “left.” I too argue low wages and poor working conditions are not necessarily problematic–in the free market. The wording is the same, but the argument is quite different.

Those small words, in the free market, are most important because without them, the argument fails and is utterly false. Can it really be “voluntary” to choose only from shitty jobs in a regulated economy where most work options have been made unavailable and a job is necessary to generate monetary income to pay taxes? I say it is not. Even if you make the choices yourself, it cannot be considered a voluntary choice to pick a least bad option from the options remaining within a suffocating framework of coercive measures.

Aussi, Bylund ajoute ceci:

Free market arguments are simply not applicable to the real world as it is. They are only applicable as arguments for the superior functions and mechanisms of the free market. And the free market itself is a great standard to which the real economy can and should be assessed–to make clear its inefficiencies and injustices as well as providing an outstanding alternative. You cannot, however, make your own mix of the two; using free market logic to argue for low salaries and bad working conditions in contemporary state economy is simply a mistake.

La même rhétorique a été utilisée par les libertariens dans le dossier des sweatshops et du travail des enfants (alors que ça va clairement à l’encontre du principe de non-agression) et dans le dossier des OGM (pensez à Monsanto), par exemple.

(parenthèse en passant concernant le travail des enfants: loin de moi l’idée de demander à l’État culbécois ou à un autre État de légiférer sur le travail des enfants dans un pays étranger: il ne faut jamais appuyer une telle chose! De plus, je comprends très bien le point de vue des drouatistes étatistes et de plusieurs libertariens comme Carl-Stéphane Huot quand ils disent que les enfants qui travaillent dans des sweatshops ont amélioré leur situation, à défaut de mieux, ce qui est un très bon argument contre les réglementations étatiques ou l’aide humanitaire étatique (mais pas les ONG) qui viseraient à contrer ce phénomène. Par contre, le principal problème est justement le à défaut de mieux qui est causé par l’État et qui n’a rien à voir avec le libre-marché: la logique serait d’abord et avant tout de dénoncer en premier lieu les mesures coercitives étatiques qui créent cette situation, plutôt que de prétendre qu’il s’agit d’un passage obligé. Pour cette raison, j’appuierai toujours les boycotts volontaires (et non pas étatiques) pour dénoncer cette situation mais jamais la réglementation étatique protectionniste ni l’aide humanitaire étatique pour la contrer. Et ne me dites pas qu’il faut encourager ce genre de violence qui va à l’encontre du droit de vivre et du principe de non-agression, en surconsommant les produits des sweatshops (la consommation n’est pas le moteur de l’économie) au nom de la sacro-sainte croissance économique! N’est-ce pas, espèce de crosseur giratoire droitiste étatiste à marde?)

La pire racaille de libertariens vulgaires au Culbec est représentée par l’Institut Économerdique de Montréal (Le Québécois Libre et son blogue sont beaucoup moins pires) et en particulier par la surévaluée intellectuelle mais baisable Nathalie Elgrably, qui passe le plus clair de son temps à vomir ce genre d’argumentaire dans les journaux de Culbécor. En particulier, l’IEDM a utilisé le même genre d’argument dans leur campagne de progagande haineuse contre les étudiants universitaires (alors que le véritable problème est le monopole d’État dans l’instruction publique) et les bs (alors que le véritable problème est la bureaucratisation et la diversification exagérée des programmes de soutien au revenu, ainsi que la réglementation anti-investissement qui limite l’accès à l’emploi), dans leur appui à la privatisation d’Hydro-Québec (alors qu’en fait, ce serait un monopole privé créé par l’État) et dans leur appui aux PPP (une socialisation des risques et une privatisation des profits qui n’a rien à voir avec le libre-marché). Évidemment, tout cela constitue une mine d’or pour les médias-poubelles qui jouent le jeu des corporatistes de la drouate étatiste, ce qui fait monter les cotes d’écoute ou le tirage et augmente leurs profits.

Le concept de libre-marché ne s’applique pas dans un marché corporatiste non-libre soutenu par l’État comme nous connaissons en ce moment. Par contre, bien que l’anarcho-pragmatisme ne le soutienne pas complètement, ce concept constitue une critique puissante de l’étatisme lorsqu’il est utilisé à bon escient. De la même façon que l’anarcho-socialisme et le libertarianisme ne se mélangent pas bien avec la gau-gauche étatiste ou avec la drouate étatiste, ce qui est une évidence, mais qu’ils en sont des critiques puissantes de celles-ci.

Les libertariens auraient intérêt à se dissocier le plus possible de la drouate étatiste, dont l’idéologie constitue une menace sérieuse pour l’humanité, afin d’éviter de sombrer dans un monde encore pire que celle de la gau-gauche étatiste et qui serait très loin d’être libertarien. Le mur de Berlin est tombé: il est temps d’évoluer et de passer à autre chose que de ne se concentrer que sur l’anti-communisme étatiste.

Pour terminer, je vous recommande ce très intéressant vidéo portant sur le libertarianisme vulgaire réalisé par un jeune auteur inconnu de 19 ans. Une critique très lucide du libertarianisme vulgaire qui vaut la peine d’être vu et qui en dit beaucoup plus que ce billet! De plus, je vous recommande cet autre billet de Per Bylund, qui m’a appris l’existence du terme “libertarianisme vulgaire” même si j’étais au fait depuis très longtemps de cette dérive logique de la part de nombreux libertariens. Une autre lecture intéressante est ici.

Note: Une maladie semblable existe chez les anarcho-socialistes, je l’appelle l’anarcho-étatisme. J’en reparlerai un jour et j’en ai encore plus long à dire sur cette maladie.

Précision (merci Renart): Le libertarianisme vulgaire n’est pas une idéologie, c’est une dérive logique dans le discours de plusieurs libertariens. Ça ne veut pas dire que les convictions profondes sont nécessairement différentes.

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8 responses

  1. Excellent article! Les Libertariens sont très incohérent a ce niveau.
    Personnellement je préférè Mathieu Bréard au Québec. Il critique l’étatisme militaire et ses répercussions sur nos libertés.

  2. Bienvenue Robert!

    Effectivement, j’aime bien Bréard mais il n’est pas le seul. Dans le Québécois Libre, c’est beaucoup mieux que la moyenne: il y a beaucoup moins de libertariens vulgaires que la moyenne des sites dits libertariens, mais des inconhérences surviennent parfois.

    Et la presque totalité des libertariens du Québécois Libre sont anti-impérialistes.

  3. Intéressant! Même très intéressant, juste un petit mot pour dire que je vais revenir souvent par ici!

  4. Si je comprends bien, malgré le côté très négatif que je peux moi-même y voir, l’idée du libertarianisme vulgaire (comme celle de l’anarcho-étatisme) est une sorte d’oxymoron, ou positivement, une position non extrémiste, tout dépendant d’où on se place.

    Pour revenir au terme « anarcho-étatisme », quand je l’ai lu, je me suis dit que cela pouvait bien décrire où je me place, dans le sens premier du rapprochement de ces deux termes. Peut-être que je me trompe, ça reste à voir. Au premier abord, il est quand même moins répugnant que « libertarianisme vulgaire « …

    Je ne pourrais pas me clamer d’être anarchiste pur, car je crois que c’est l’élément humain qui pourrit le concept d’État…

  5. @Renart

    Si je comprends bien, malgré le côté très négatif que je peux moi-même y voir, l’idée du libertarianisme vulgaire (comme celle de l’anarcho-étatisme) est une sorte d’oxymoron, ou positivement, une position non extrémiste, tout dépendant d’où on se place.

    Précisons les choses, le libertarianisme vulgaire n’est pas une idéologie, c’est une dérive logique dans le discours de plusieurs libertariens. Ça ne veut pas dire que les convictions profondes sont nécessairement différentes. Mais si tu veux, on peut dire que le libertarianisme vulgaire, en tant que discours, est un oxymoron et que son discours est moins extrémiste.

    Par contre des idéologies libertariennes moins extrémistes sont courantes, il y a le minarchisme, et encore moins extrémiste l’objectivisme (Ayn Rand).

    Pour revenir au terme « anarcho-étatisme », quand je l’ai lu, je me suis dit que cela pouvait bien décrire où je me place, dans le sens premier du rapprochement de ces deux termes. Peut-être que je me trompe, ça reste à voir. Au premier abord, il est quand même moins répugnant que “libertarianisme vulgaire”

    Tu te places un peu dans cette catégorie, mais je connais beaucoup pire. Le terme est moins répugnant mais c’est un autre symptôme de la même maladie. Par contre, leur argumentaire est moins dangereux, car il va à l’encontre des intérêts de la drouate étatiste.

    Je ne pourrais pas me clamer d’être anarchiste pur, car je crois que c’est l’élément humain qui pourrit le concept d’État…

    L’État et l’être humain se pourrissent conjointement et solidairement. En général, plus l’État est petit, mieux c’est!

  6. Je comprend pas, on peut pas parler des bons coups du libre-marché sans être obligé de condamner toutes les mauvaises choses qu’il est possible de faire sous un marché non-libre?

    Réduisons celà au plus simple: toute action faite volontairement et sans violer les droits de quiconque est acceptable, toute action faite contre la volonté des gens ou en violant leurs droits est inacceptable, c’est tu correct?

  7. @R. David

    Bienvenue!

    Je suis d’accord avec votre dernier paragraphe et oui, c’est correct pour moi aussi.

    En ce qui concerne votre premier paragraphe, je ne vois pas en quoi on se priverait de parler des bons coups du libre-marché, selon ce billet, à condition bien sûr que l’on parle de véritable libre-marché et non pas de son simulacre de libre-marché présenté habituellement.

    Mais n’hésitez pas à me revenir si vous ne comprenez toujours pas. Peut-être qu’il y a un endroit où je n’ai pas été assez clair dans ce billet.

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