Le massacre de Vimy revu et corrigé par Martin Masse

En rappel, voici un excellent texte de Martin Masse sur le massacre de Vimy, dont c’est le 92e anniversaire en ce jour d’hui. Vous allez comprendre qu’il n’y avait aucune légitimité réelle, autre que colonialiste, à déclarer la Première Guerre Mondiale et que cette guerre n’avait rien à voir avec la liberté. De plus, vous allez constater que la participation canadienne à cette guerre n’est pas aussi glorieuse que la quasi-totalité des nationaleux canadian le croient et que les Québécois (Canadiens Français à l’époque) avaient tout à fait raison de désapprouver la Conscription. Ça ne vous fait pas penser à quelque chose? N’oubliez jamais les leçons du passé!

Je vous suggère aussi de lire ce brillant texte de Zoe Suche sur le même sujet. Voici le texte de Martin Masse:

Vimy: un massacre peut-il donner naissance à une nation?

par Martin Masse

Le 9 avril 2002, le 85e anniversaire de la bataille de la crête de Vimy a été célébré au Canada. Cette prise d’assaut par des troupes canadiennes d’une position allemande fortifiée dominant la campagne environnante s’est déroulée un lundi de Pâques en 1917. Les Allemands contrôlaient la crête depuis le début de la guerre et des tentatives de la reprendre par les armées britannique et française avaient entraîné la mort de 200 000 soldats. Pour la première fois depuis le début de la Grande Guerre, 35 000 soldats provenant des quatre divisions du corps expéditionnaire canadien se sont battus en tant qu’unité nationale de combat, au lieu d’être divisés et utilisés pour appuyer et renforcer les divisions britanniques. Trois mille six cent furent tués et 7000 blessés, mais le résultat fut une victoire éclatante. Comme l’a souligné l’historien britannique John Keegan dans son volume The First World War, «Le succès des Canadiens a été sensationnel. Les épouvantables pentes nues et brisées de la crête de Vimy, sur lesquelles des milliers de Français étaient morts au bout de leur sang en 1915, furent prises en une seule lancée. Le sommet fut atteint et, sur l’abrupt versant opposé donnant vers l’est où s’entassaient l’artillerie et les troupes de réserve allemande, le regard du vainqueur pouvait embrasser toute la plaine de Douai.» Dans d’autres pays, cette percée mineure, lorsqu’on s’en souvient, n’est vue que comme l’une d’une interminable série de batailles qui ont eu lieu pendant les longues années de la guerre. Keegan la décrit simplement comme «la première journée de la bataille d’Arras». Mais ici, et en particulier au Canada anglais, cette bataille a pris les proportions d’un mythe national. Deux jours avant l’anniversaire, le quotidien montréalais The Gazette publiait, sous le titre «La naissance d’une nation» («The birth of a nation»), un article d’usage sur les étudiants et vétérans en visite sur le site de la bataille et sur le ministre donnant son discours prévisible appelant à «se souvenir de nos riches histoire et patrimoine militaires». Le jour suivant l’anniversaire, on retrouvait de nouveau la même notion dans le même journal: «Un vétéran de Vimy se souvient de la bataille qui a fait de nous une véritable nation.» Ce cliché repris un peu partout à chaque année à propos de la naissance d’une nation pendant que des milliers de jeunes hommes s’entretuaient dans un combat féroce provient d’une célèbre phrase du brigadier-général Alexander Ross, qui commandait le 28e bataillon à Vimy: «Le Canada de l’Atlantique au Pacifique défilait. Je me suis dit qu’au cours de ces quelques minutes, je venais d’être témoin de la naissance d’une nation.» Il s’agit en fait de sottises collectivistes à l’état pur, un mélange de mythologie nationaliste et de propagande militariste.

Mythologie nationaliste

Un lecteur ne connaissant pas trop l’histoire de la Première Guerre mondiale qui lirait une description de la bataille écrite par un commentateur canadien pourrait croire qu’elle a constitué un point tournant pour les alliés. Il apprendrait par exemple qu’elle «a constitué la première victoire majeure des alliés en deux ans et demi de combat. Grâce aux vaillants efforts du Canada, la guerre allait bientôt prendre fin.» Eh oui, ne riez pas!, c’est grâce à nous si les Boches ont finalement été repoussés et défaits. Les Français, les Anglais et les Américains, ils ne faisaient qu’éplucher les patates. La réalité est évidemment pas mal loin de ces prétentions. Ce n’est pas tellement à cause de la bravoure et de l’endurance surhumaine des soldats canadiens si les Allemands ont subi un tel revers à Vimy, mais plutôt, selon Keegan toujours, à cause d’«une déficience absolue en termes de nombre de divisions dans le secteur de Vimy-Arras. Les Français ont pu en apprécier la contrepartie au Chemin des Dames, où quinze divisions allemandes dédiées à une contre-attaque ont pu être rassemblées derrière les vingt-et-une en position de combat. Si les Allemands avaient été surpris à Vimy-Arras, c’est le contraire qui allait se produire sur l’Aisne […].» Sur cet autre front où la bataille eut lieu dans les jours suivants, 29 000 Français furent tués, une défaite qui allait briser tout espoir au sein de l’armée française et mener aux mutineries de l’été 1917. Le récit de cette guerre n’est qu’une suite sans fin, inimaginable dans son horreur et profondément déprimante d’assauts gigantesques où des dizaines de milliers d’hommes se font tuer, parfois en l’espace de quelques heures, la plupart du temps sans résultat concret. En tout, dix millions de personnes, soldats et civils, sont mortes durant la Première Guerre. Malgré l’ampleur de ce cataclysme, plusieurs croyaient, et croient encore, que c’est la participation du Canada à cette boucherie qui a entraîné «la naissance de la nation canadienne». La logique historique tordue qui sous-tend cette idée a un sens surtout pour les Canadiens anglophones, qui conçoivent de manière générale leur pays comme une partie de l’Empire britannique qui a grandi et s’est développé, et a finalement atteint l’âge adulte en tant que nation à toutes fins utiles indépendante après la Première Guerre mondiale. Le Canada était un dominion autonome au début du 20e siècle et dès que la mère-patrie partait en guerre, les colonies suivaient immédiatement et on s’attendait à ce qu’elles contribuent à l’effort de guerre. La bataille de Vimy est toutefois considérée comme l’élément déclencheur qui a donné une voix autonome au Canada. Après la guerre, il a obtenu un siège distinct à la Conférence de paix de Paris de 1919 et est devenu un acteur respecté sur la scène internationale. Il a également obtenu un siège à la Ligue des Nations. Avec d’autres dominions britanniques, il devenait finalement indépendant par l’adoption du Statut de Westminster en 1931. Voici quelques perles de mythologie nationaliste canadienne que l’on peut retrouver sur le Web: «Vimy est survenu exactement 50 ans après la Confédération. Jusque-là, les Canadiens avaient toujours combattu en tant que citoyens britanniques. Cette fois, ils sont allés au combat en tant que Canadiens.» «Pour la première fois, des Canadiens d’un océan à l’autre se sont tenus coude à coude et ont reçu des ordres de la part d’officiers canadiens à tous les niveaux d’autorité sauf le plus élevé.» «Pour les troupes canadiennes qui ont combattu à Vimy, il s’agissait de l’un de ces rares moments de vérité – pour la première fois, ils se reconnaissaient tels qu’ils étaient. Ils gravirent la crête porteurs d’une identité régionale et la redescendirent avec une identité nationale.» «Les milliers de Canadiens qui ont participé à cette féroce bataille peuvent témoigner de ses conséquences sur le nationalisme canadien, eux qui durant ces jours sombres ont compris pour la première fois le concept de la nationalité canadienne par opposition au colonialisme britannique.» Il s’agit là d’une construction historique qui n’a pourtant rien à voir avec la réalité. Il est de toute évidence absurde de prétendre que le Canada est né à Vimy. Les colons français, qui furent les premiers occupants européens du territoire que nous appelons aujourd’hui le Canada, sont arrivés trois siècles auparavant. N’avaient-ils aucune identité nationale pendant tout ce temps? Il n’est pas étonnant que cette mythologie liée à la bataille de Vimy n’ait jamais vraiment pris racine parmi les francophones du Québec. On pourrait sans doute affirmer que le Canada actuel est officiellement né lors de la Confédération de 1867. Mais pourquoi utiliser des dates qui correspondent à la mise en place ou à la transformation d’un régime politique? Les peuples et les États parasitaires qui se nourrissent de leur travail sont deux choses différentes. Les nations ne naissent pas tout d’un coup lorsque des politiciens signent des documents officiels, elles naissent et grandissent chaque jour lorsque les gens travaillent ensemble, échangent des biens et services, développent une culture et se donnent des points de référence communs. En bref, lorsqu’ils vivent leur vie et construisent leurs communautés de façon pacifique. Ce qui est né en avril 1917 n’est pas en réalité la nation canadienne, mais simplement le nationalisme canadien en tant qu’idéologie contemporaine, une idéologie qui a mené à une centralisation toujours plus poussée des pouvoirs à Ottawa et à un interventionnisme grandissant de l’État fédéral dans les décennies qui ont suivi, pour culminer durant l’ère Trudeau. Le Canada serait dans un bien meilleur état aujourd’hui si cette idéologie avait plutôt été avortée à Vimy.

Propagande militariste

Quoi que l’on pense de ce débat sur l’importance de la bataille de Vimy et de son rôle dans la cristallisation de l’identité canadienne, il existe une autre raison pour remettre en question l’importance que l’on accorde à cette bataille durant cette guerre en particulier. Les Canadiens n’auraient jamais dû y être en premier lieu. Le pays était âprement divisé en ce qui a trait au niveau de participation approprié à la guerre. Durant la guerre des Boers de 1899, la plupart des Canadiens français s’opposaient vivement — et avec raison — à une implication dans ce qu’ils considéraient comme l’une des sales petites guerres de conquête impérialistes de l’Angleterre sur d’autres continents. En 1914, la sympathie était plus grande pour le sort de la France, de la Belgique et de l’Angleterre, mais l’envoi de troupes suscitait malgré tout peu d’appui. Plusieurs considéraient que le Canada devait limiter sa participation à la fourniture de munitions et de nourriture. Et durant la crise de la conscription de 1917, tout comme lors de celle qui allait survenir durant la Seconde Guerre mondiale, les Canadiens français s’opposèrent de manière écrasante à un enrôlement coercitif, alors que la majorité des anglophones se montrèrent en faveur. Les francophones étant minoritaires, (environ le tiers de la population à l’époque), les forces proconscription remportèrent la bataille politique. Il existe une sorte de tabou aujourd’hui autour de cette question du faible enthousiasme des Canadiens français envers la participation du Canada à des guerres étrangères. Le consensus semble être que nous devrions en avoir honte, que cela démontre par exemple à quel point la population était influencée par l’antisémitisme et le fascisme durant la Seconde Guerre mondiale. Mais en 1917, la plupart des Canadiens français ne voyaient tout simplement pas ce qu’ils avaient à gagner à envoyer des milliers de leurs fils pour servir de chair à canon selon les caprices de généraux britanniques, dans des unités de combat où on leur donnait des ordres en anglais. Ils ne voyaient pas l’intérêt du Canada à envoyer plus de troupes dans un conflit qui ne posait aucune menace directe. Ils réagissaient instinctivement comme le font les citoyens de petits pays qui ne veulent pas être mêlés aux jeux dangereux des grandes puissances et des empires. Et ils avaient raison de penser ainsi. C’est un argument qu’on ne retrouvera pas dans les livres d’histoire officiels, mais une politique de non-interventionnisme dans les conflits étrangers, lorsqu’on l’applique de façon cohérente, est la meilleure façon d’éviter les conflagrations majeures et d’encourager la paix. Si seulement le Canada, et de façon bien plus cruciale les États-Unis, avaient décidé de ne pas intervenir dans cette stupide guerre européenne, on aurait évité des catastrophes sans nom et le monde serait sans doute dans un bien meilleur état aujourd’hui. Les chercheurs de l’École autrichienne, un courant de pensée qui défend sans compromis la liberté et l’antiétatisme, sont parmi les très rares qui défendent ce point de vue. Voici comment le professeur Hans-Hermann Hoppe résume la perspective révisionniste sur cette question:

Si les États-Unis avaient appliqué une politique étrangère strictement non interventionniste, il est probable que le conflit intra-européen aurait pris fin vers la fin de 1916 ou le début de 1917 à la suite de nombreuses initiatives de paix, particulièrement celle de l’empereur autrichien Charles 1er. De plus, la guerre se serait terminée par un compromis acceptable pour tous, sans que quiconque ne perde la face, plutôt que par l’imposition de termes par les vainqueurs sur les vaincus. En conséquence, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et la Russie seraient restées des monarchies traditionnelles au lieu de devenir des républiques démocratiques éphémères. Avec un tsar russe et des empereurs allemand et autrichien en place, il aurait été presque impossible pour les bolcheviks de saisir le pouvoir en Russie et, en réaction à une menace communiste grandissante en Europe de l’Ouest, pour les fascistes et les nationaux-socialistes de faire de même en Italie et en Allemagne. Les millions de victimes du communisme, du national-socialisme et de la Seconde Guerre mondiale auraient été épargnées. L’interventionnisme étatique et le contrôle du gouvernement sur l’économie privée aux États-Unis et en Europe de l’Ouest n’auraient jamais atteint les niveaux que nous constatons aujourd’hui. Et plutôt que de voir l’Europe centrale et de l’Est (et par la suite la moitié du globe) sombrer dans le communisme et être saccagée, dévastée et tenue de force à l’écart des marchés de l’Occident, toute l’Europe (et le monde entier) serait demeurée intégrée sur le plan économique (comme au 19e siècle) dans un système planétaire caractérisé par la division du travail et la coopération. Les niveaux de vie auraient augmenté immensément plus à travers la planète que ce qui est arrivé en réalité. (Democracy: The God That Failed, 2001, p. xiii-xiv. Traduction de Martin Masse)

Ainsi donc, le Canada est «né», nous disent les idéologiques nationalistes et néoconservateurs du Canada anglais, lorsque de jeunes soldats canadiens ont tué de jeunes soldats allemands dans une guerre qui a fait du 20e siècle le siècle le plus sanglant et destructeur de l’histoire humaine. On peut remercier le ciel que les deux tiers des Canadiens, si l’on se fie à des sondages récents, soient tellement ignorants de l’histoire qu’ils ne savent même pas que la bataille de Vimy est la plus célèbre victoire du Canada durant la Grande Guerre. C’est vraiment le cas parfois que «ignorance is bliss» comme disent nos compatriotes. Parce qu’on aurait une justification pour détruire ce pays bien plus pertinente que les arguments proposés par les séparatistes québécois si sa population en venait à accepter majoritairement ceci comme son mythe fondateur officiel.

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2 responses

  1. Je trouve que l’analyse historique de Masse est sur certains points assez pauvre, mais en gros, je pense aussi qu’un fait militaire n’est jamais glorieux.

    Il s’est passé quelque chose de drôle il y a pas longtemps avec la Crête de Vimy: paraitraît que des comiques ont décidé de se filmer en train de copuler clandestinement dans les casemates et les tranchées. Plusieurs politiciens ont trouvé que c’était là une offense à la mémoire des soldats.

    En ce qui me concerne, je pense que faire l’amour sur la Crête de Vimy, là où tant de gens se sont haïs et tués sans savoir pourquoi, c’est le plus beau des hommages.

  2. “faire l’amour sur la Crête de Vimy, là où tant de gens se sont haïs et tués sans savoir pourquoi, c’est le plus beau des hommages.”

    Au contraire, c’est affreux! La Crête de Vimy est une insulte envers le sexe! 😉

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